dimanche 19 décembre 2010

Les couplets antithétiques chinois (duilian), du poème à l'énigme.


万事如意;
Que tous vos voeux se réalisent ;
 恭喜发财。
Que vous connaissiez la joie et la prospérité.

Bonne et heureuse année 2011 !


INTRODUCTION
Ayant annoncé dans un précédent billet que je consacrerais un article aux jeux de mots basés sur les homophones dans les duilian, le voici ! Je m'efforcerai, dans les paragraphes qui suivent, de présenter cet art de manière relativement large, afin que le néophyte puisse découvrir pas à pas ce dont il est ici question, et que l'amateur déjà averti y trouve également plaisir et intérêt, en rappelant les règles qui régissent l'élaboration des duilian ainsi que les techniques rhétoriques qui les rendent si remarquables.

Les traductions libres qui accompagnent la sélection de couplets sont indiscutablement améliorables, ayant été réalisées rapidement ; elles n'ont d'autre objet que d'illustrer les contraintes de composition et les diverses circonstances dans lesquelles ces courtes et percutantes oeuvres littéraires furent et sont encore réalisées. Pour plus d'informations sur la culture de l'appariement des choses en Chine, deux sources sont par ailleurs disponibles en ligne : Le n°11 de la revue Extrême-Orient Extrême-Occident (1989), consacrée au parallélisme dans la civilisation et la philosophie chinoises et l'article de Hubert Delahaye : Les duilian, phrases parallèles et convergentes. Quelques aspects sociologiques.

Mais venons-en au fait : qu'est-ce qu'un duilian ?

Les duilian (对联, duìlián, 对子 duìzi, ou 楹联, yínglián), connus en français sous le nom de "couplets antithétiques" ou "sentences parallèles", sont des propositions antithétiques, que nous appellerons ici indifféremment sentences ou vers, répondant à des règles de versification précises et que l'on accroche sur un mur, de part et d'autre d'une porte, ou sur deux colonnes. À notre époque, toutefois, les duilian ne sont plus nécessairement accrochés ; ils peuvent être écrits sur tout support.

Lorsque les couplets antithétiques sont accrochés, par exemple de part et d'autre d'une porte, le premier vers est accroché à droite et le second à gauche de la porte lorsqu'on se tient face à elle. Cette coutume correspond à l'écriture verticale chinoise qui, traditionnellement, s'écrivait de droite à gauche. Pour distinguer la première sentence de la seconde, on observe le dernier pied de chaque vers, si le dernier caractère se prononce sur un ton plat (平声), alors c'est qu'il s'agit du second vers ; à l'inverse, le premier vers doit toujours finir par un caractère qui se prononce sur un ton oblique (仄声). Nous reviendrons sur cette distinction tonale ultérieurement.

Dans un couplet antithétique, le contenu de chaque vers est en relation avec l'autre, formant un tout cohérent, malgré l'opposition des caractères qui, dans chaque vers, s'opposent un à un tout en appartenant à un même registre : par exemple, on opposera (chūn, printemps) à (dōng, hiver), (shuǐ, eau) à (shān, montagne), (lái, aller) à (, venir), etc.

La première sentence s'appelle 上联 (shànglián), la seconde 下联 (xiàlián) et il existe également des duilian formant un trio de sentences dont deux s'accrochent verticalement, comme nous l'avons déjà vu, de part et d'autre d'une porte, et la troisième au-dessus du chambranle, horizontalement : la sentence horizontale s'appelle 横批 (héngpī). Pour désigner un duilian, on utilise le classificateur () : 一幅对联 (yī fú duìlián). Dans l'exposé qui suit, nous évoquerons essentiellement les duilian composés de seulement deux sentences parallèles.

Dans son guide de composition des duilian «对联写作指导», Yin Xian propose de distinguer 9 catégories de sentences parallèles :
  • les couplets pour les jours de fête 节日联 (par exemple, à l'occasion du Nouvel An chinois 春节)

  • les couplets pour les réjouissances 喜庆联 (mariage, anniversaire,...)

  • les couplets élégiaques 挽联 (rites sacrificiels, commémorations,...)

  • les couplets professionnels 行业联 (chaque corps de métier possède ses propres duilian)

  • les couplets écrits pour immortaliser un lieu historique 胜迹联 ou 名胜联 (site naturel ou construction humaine),

  • les couplets conçus pour la porte d'entrée de la maison et les différentes pièces 宅室联 et qui font également l'éloge du propriétaire ou exhortent celui-ci à agir vertueusement

  • les couplets d'encouragements ou de louanges offerts en cadeau 题赠联,

  • les couplets humoristiques 谐讽联 (couplets satiriques et plaisanteries)

  • et enfin, les couplets écrits à propos de divers autres sujets 杂题联。
Nous nous intéresserons plus particulièrement dans cet article aux couplets humoristiques et aux couplets qui "jouent" avec les caractères en suivant des contraintes techniques formelles bien définies.

Parmi les couplets humoristiques, on distingue les couplets satiriques et les plaisanteries. Les couplets satiriques sont généralement écrits en réponse à l'expression de la force, de l'autorité, pour tourner en dérision des événements sociopolitiques ou bien des travers individuels.

Les plaisanteries sous forme de couplets peuvent faire l'objet de jeux entre amis (戏撰对联) : X propose le premier vers d'un couplet (甲出上联) et Y doit composer un vers antithétique en guise de réponse (乙对下联). Les antithèses imaginées sont souvent amusantes, nous y reviendrons. Poser ainsi un premier vers est également un défi littéraire !

Mais arrêtons-nous tout d'abord sur les règles de composition des couplets antithétiques et efforçons-nous d'expliquer brièvement en quoi elles consistent.

1) La nécessité de l'antithèse
Les sentences parallèles vont nécessairement deux à deux, en obéissant à six principes.

1.1) La parité en nombre de caractères : à quelques rares exceptions près, les deux vers doivent être composés du même nombre de caractères. C'est la règle la plus élémentaire des duilian, et aussi l'exigence la plus facile à satisfaire.

1.2) L'identité syntaxique : l'aspect sur lequel porte cette identité est prosodique, les deux vers doivent obéir à un rythme similaire, en associant phonétique et sémantique. En effet, si l'on considère un syntagme de cinq caractères, par exemple, le rythme de ces cinq caractères peut s'organiser sous différentes formes telles que "23", "212","2111" ou encore "14". Si la première sentence s'énonce sous la forme "212", la seconde sentence doit se plier à la même règle, qui reste valable même pour les couplets beaucoup plus longs.

Considérons, par exemple, le duilian suivant :

  岚气 湿 青屏,天际 遥看 烟树色;
Le brouillard de la montagne humidifie l'écran vert du paysage, de loin on croirait voir des arbres enveloppés dans la brume ;
  水光 浮 素练,风中 时听 石泉声。
Sur la rivière étincelante flotte un ruban de soie blanche, par moments on entend dans le vent le ruissellement de l'eau sur les pierres.

On peut observer que les deux sentences parallèles se lisent, en chinois, selon un rythme de la forme “212,223”.

1.3) La correspondance fonctionnelle des mots : les mots de même nature remplissant la même fonction grammaticale doivent être situés à la même place dans chacune des deux sentences, ou s'en rapprocher, qu'il s'agisse de substantifs, de verbes, d'adjectifs, d'adverbes, de prépositions, d'interjections, etc.

Traditionnellement, les mots appariés doivent également appartenir à un registre lexical identique ou très proche, on rencontrera ainsi à la même place dans chaque sentence deux mots qui appartiennent chacun, par exemple, à la catégorie des termes géographiques, ou de la végétation, ou du code de l'éthique, etc. Une correspondance parfaite est fréquemment rencontrée, créant un admirable contrepoint sémantique.

Nous pouvons en apprécier un exemple avec le duilian suivant :
   新   水   影   摇   双   槛   碧;
  adjectif   nom  nom  verbe adj. num.  nom  adjectif
Dans le ruisseau printanier ondule le reflet de ses berges bleutées ;
   旧   山   光   映   四   围   青。
  adjectif   nom  nom  verbe adj. num.  nom  adjectif
Sur la montagne millénaire scintille la lumière de ses flancs verdoyants.

Les auteurs de couplets antithétiques s'appuient traditionnellement sur une classification des substantifs relativement fine afin de les apparier. Wang Li 王力 (1900-1986), fournit avec son Traité des règles de la prosodie en langue chinoise 《汉语诗律学》un ouvrage de référence fort utile aux compositeurs et lecteurs de couplets antithétiques.

1.3.1) Catégorie I

a) L'astronomie
Exemples de caractères : 天 空 日 月 风 雨 霜 雪 霰 雷 电 虹 霓 霄 云 霞 霭 气 烟 星 斗 岚 阳 阴 照 晖 曛 雾 露 烽 火 飙

b) L'écoulement du temps
Exemples de caractères : 年 岁 月 日 时 刻 世 节 春 夏 秋 冬 晨 夕 朝 晚 午 宵 昼 夜 伏 腊 寒 暑 晴 晦 朔 昏 晓 闰

1.3.2) Catégorie II

a) La géographie
Exemples de caractères : 地 土 山 水 江 河 川 湖 海 波 浪 涛 潮 冰 池 洲 沼 林 潭 泽 渠 桥 乡 村 关 塞 戍 城 市 道 路 径 衙 园 圃 苑 墓 坟 岩 崖 峰 岭 石 疆 堤 陇 禁 掖 京 国 郭 郊 州 县 邑 郡 镇 墟 壤 泥 畦 岸 峡 田 谷 岛 屿 浦 溪 涧 渡 沙 尘 塘 原 驿 家 境 泉 冈 矶

b) Les lieux d'habitation
Exemples de caractères : 房 宅 庐 舍 楼 台 堂 馆 榭 斋 宫 室 阁 门 闾 塔 巷 街 墙 垣 壁 窗 牗 户 槛 梁 柱 檐 廊 阶 砌 庭 院 仓 库 坛 篱 扉 井 栏 阙 殿 署 楹 寺 观 庙 店 堞 壕 垒 屯 瓦 甍

1.3.3) Catégorie III

a) Les ustensiles
Exemples de caractères : 舟 船 舫 舰 车 辇 钟 磬 砧 床 榻 枕 簟 席 茵 旌 旗 鼓 角 干 戈 刀 剑 弓 箭 枪 槊 戟 弩 灯 檠 镜 案 座 幌 帘 箔 帏 屏 帷 幄 香 烛 炉 棹 桅 篷 樯 帆 桨 桡 壶 杯 觞 樽 觥 珂 铃 辔 鞍 鞭 策 绳 甑 釜 箱 筐 尺 盘 碗 盆 缸 箪 瓢 杓 瓮 瓶 钱 钥

b) Les vêtements et accessoires
Exemples de caractères : 衣 裳 襟 袂 裙 裾 巾 冠 帽 环 钗 珮 珰 带 绂 绶 簪 缨 杖 履 屐 靴 袍 衫 裘 襦 毡 扇 冕 旒 盔 甲

c) La nourriture
Exemples de caractères : 酒 茶 茗 糕 饼 饧 齑 鲙 丹 餐 酿 酷 酎 醪 醢 醯 盐 酱 浆 饭 肴 馔 蔬 笋 菜 粥 饘 羹 汤 胙 脯 蜜

Exemple de couplet antithétique relatif à la nourriture, dont je vous laisse imaginer à la porte de quel type de commerce on le trouve accroché :

  面可充饥,请坐下吃它两碗;
Les nouilles appaisent la faim, asseyez-vous et mangez-en deux bols ;
  酒能解乏,快进来喝我三杯。
L'alcool dissipe la fatigue, entrez donc m'en commander trois verres.

1.3.4) Catégorie IV

a) L'écriture et la papeterie
Exemples de caractères : 笔 墨 砚 纸 笺 印 钤 筒 筹 签 书 剑 琴 瑟 弦 箫 笛 棋 卷 轴 幅 幛 简 策 册 翰 毫

b) La littérature
Exemples de caractères : 诗 书 赋 檄 疏 章 句 经 论 集 策 约 文 字 信 缄 诏 令 符 篆 旨 敕 篇 编 碑 碣 词 辞 咏 歌 谣 制 诰 典 籍 礼 图 画

1.3.5) Catégorie V

a) Le règne végétal
Exemples de caractères : 树 木 花 草 萝 藤 柳 杨 蕉 菊 桂 枝 条 叶 桃 杏 李 梅 梨 榴 橙 橘 柑 柚 竹 篁 兰 蕙 芝 葛 椒 松 柏 榆 杉 椿 萱 楸 樗 根 茎 梗 絮 麦 禾 萼 蕊 芜 苔 藓 芦 荻 蔬 莲 荷 菱 芡 菰 蕖 苇 蒲

b) Le règne animal
Exemples de caractères : 马 牛 犬 狗 驹 骏 骢 骊 犀 象 鹿 虎 豹 狼 狐 猿 貂 麝 狶 豸 兔 鼠 猫 兽 禽 鸟 鸿 雀 鹊 鹤 鸥 雉 凤 鸾 莺 燕 雕 雁 鸦 鸠 鹘 乌 鹃 鹄 鹏 隼 鹓 鸳 鹭 鹳 鸭 鹅 凫 蛇 龙 蛟 螭 鱼 虾 虫 蝉 蚌 龟 鳖 蟹 蟾 蛛 蚕 蛾 蚁 蚊 蝇

1.3.6) Catégorie VI

a) Les caractéristiques physiques
Exemples de caractères : 身 心 肌 肤 骨 肉 头 首 眼 目 眉 鼻 额 颜 面 脸 颊 须 髯 耳 睛 瞳 手 足 肩 腰 腹 脐 膝 胫 胸 背 影 魂 声 色 音 容 迹 羽 翼 翅 翎 蹄 角 牙 齿 口 嘴 唇 毛 爪 翮

b) Les activités humaines
Exemples de caractères : 功 名 恩 怨 愁 闲 才 情 歌 舞 妆 吟 笑 谈 宴 游 羞 妒 言 论 志 道 思 感 荣 宠 爱 憎 语 辞 力 势 醉 梦 气 怀 意 事 心 性 灵 德 品 行

1.3.7) Catégorie VII

a) Les relations éthiques
Exemples de caractères : 兄 弟 父 母 君 臣 夫 妻 师 友 翁 姑 子 妇 儿 女 婿 叔 伯 伴 侣 圣 贤 仙 佛 鬼 将 相 侯 王 军 兵 士 农 渔 樵 叟 僧 尼 伎(妓)

b) Les pronoms
Exemples de caractères : 吾 我 余 予 汝 尔 君 子 他 谁 何 孰 或 自 己 相 者 人

1.3.8) Catégorie VIII

a) Les directions
Exemples de caractères : 东 南 西 北 中 外 里 边 前 后 左 右 上 下

b) La numération, la quantification
Exemples de caractères : 一 二 三 四 五 六 七 八 九 十 百 千 万 亿 两 双 孤 独 数 几 半 再 群 诸 众

c) Les couleurs
Exemples de caractères : 红 黄 白 黑 青 绿 赤 紫 翠 苍 蓝 碧 朱 丹 绯 赭 金(黄) 玉(白) 银(白) 粉(白) 皓 素 彩 玄 黔 缁

d) Le cycle sexagésimal chinois des 10 troncs célestes et 12 rameaux terrestres
Exemples de caractères : 甲 乙 丙 丁 戊 己 庚 辛 壬 癸 子 丑 寅 卯 辰 巳 午 未 申 酉 戌 亥

1.3.9) Catégorie IX

a) Les noms de personne

b) Les noms de lieu

1.3.10) Catégorie X

a) Les séquences de caractères qui s'associent pour former un mot mais n'ont pas le même sens individuellement (tels que 英雄,儿女,风月)

b) Les séquences de caractères antinomiques (par exemple, la paire 生死 / 存亡)

c) Les séquences de caractères formant des mots dissyllabiques que l'on ne peut séparer, tels que 缥缈, 玻璃, 翡翠, etc.

d) Les reduplications de caractères (tels 袅袅, 翩翩, 风风雨雨,...)

1.3.11) Catégorie XI

a) Les adverbes
Exemples de caractères : 忽 渐 才 乍 已 将 欲 拟 即 皆 俱 怎 岂 空 徒 枉 频 屡 每 亦 却 休 莫 不 未 只 但 惟 尚 又 复 曾 尝 须 应 宜 合 犹 还 虽 且 更 可 能 殊 甚 颇 稍 最 堪 竟 顿 浑 漫 转 翻

b) Les conjonctions et prépostions
Exemples de caractères : 与 和 共 同 并 且 还 于 而 则 因 为 之

c) Les particules (incluant les interjections)
Exemples de caractères : 也 矣 焉 哉 欤 乎 耶 尔 耳 兮 然 止 之

Les frontières entre les catégories qui précèdent ne sont pas nettes. Par exemple, le fait que le caractère 霜 appartienne à la catégorie de l'astronomie tandis que le caractère 冰 relève de la géographie ne s'appuie pas sur un fondement scientifique bien déterminé. En outre, un même caractère peut appartenir à plusieurs catégories bien distinctes en raison de sa polysémie : ainsi, 月 appartient aussi bien à l'astronomie qu'à l'écoulement du temps. Des termes appartenant à des catégories différentes peuvent aussi créer des paires très bien assorties, c'est ainsi que l'on rencontre souvent 天 avec 地, 风 avec 浪, 诗 avec 酒,... Les caractères qui n'appartiennent pas à la même catégorie mais présentent une nature comparable seront également harmonieusement assortis dans les couplets antithétiques.

Par ailleurs, si les caractères s'opposant dans chaque vers ne présentent pas une correspondance parfaite, mais que ce couplet respecte les autres règles des duilian et propose une antithèse intéressante, il peut néanmoins être considéré comme un duilian de qualité.

1.4) La correspondance structurelle : il s'agit de la symétrie au niveau de la syntaxe grammaticale. Si le premier vers est construit, par exemple, selon une structure sujet-prédicat, le second vers le sera également. Si la structure n'est pas exactement identique mais seulement approchante, il faut au moins que le nombre de mots composant chaque vers soit similaire. A un sujet, on s'efforce de faire correspondre un sujet, à un verbe un verbe, à un complément un complément, etc.

Pour pouvoir créer des couplets antithétiques qui emploient correctement les mots et les syntagmes, il est nécessaire de maîtriser les notions de grammaire correspondantes. A ce sujet, on rappellera tout d'abord que, si en chinois ancien un mot correspondait généralement à un caractère et à un morphème, le chinois moderne a vu se multiplier les mots composés de deux caractères voire davantage. Alors que les mots dissyllabiques sont désormais plus fréquents que les mots monosyllabiques en chinois mandarin, les duilian sont la plupart du temps écrits en utilisant des mots d'un seul caractère. Soulignons toutefois que tous les mots monosyllabiques sont des mots constitués d'un seul morphème, mais que tous les mots d'un seul morphème ne sont pas forcément monosyllabiques (par ex. si l'on considère des mots comme 枇杷 ou 葡萄, les caractères considérés isolément n'ont aucun sens, dès lors ils ne constituent pas un morphème. Le morphème est bien constitué dans ce cas de plusieurs syllabes. C'est également le cas de la translittération des mots d'origine étrangère de plusieurs syllabes, tels que 沙发, ou encore 法兰西.)

Un syntagme est une unité linguistique composée de deux mots ou plus. Le syntagme est plus grand que le mot et plus petit que la phrase. Deux mots monosyllabiques constituent un syntagme tandis que deux morphèmes constituent un mot composé. Les mots composés et les syntagmes sont le plus souvent constitués par combinaison (exemples : nom+nom 人民; verbe+verbe 学习; adjectif+adjectif 大小), juxtaposition (exemples : adjectif, nom, verbe, classificateur ou pronom +nom 我国 ; adjectif, adverbe ou verbe +verbe 起飞), sujet-prédicat (exemples : nom +verbe 水流 ; nom +adjectif 心急), verbe-objet (ex.: 读书), verbe-résultatif (ex.: 吃饱) et préposition-objet (ex.: 于此).

1.5) Le contrepoint tonal : il s'agit des exigences liées à la modulation tonale des séquences de caractères composant les sentences parallèles, qui en affectent la mélodie.

En chinois ancien, on distingue 4 tons : 平声 (píngshēng, ton plat), 上声 (shǎngshēng, ton descendant puis ascendant), 去声 (qùshēng, ton descendant), 入声 (rùshēng, ton d'entrée des caractères se terminant par p, t, k ou par un coup de glotte), les trois derniers sont considérés comme des 仄声 (zèshēng, tons obliques).

Le chinois mandarin moderne ou putonghua possède quatre tons, les deux premiers 阴平 (yīnpíng, ton plat), 阳平 (yánpíng, ton ascendant), sont tous deux des 平声 (píngshēng, tons plats) tandis que les deux derniers 上声 (shǎngshēng, ton descendant puis ascendant), et 去声 (qùshēng, ton descendant) appartiennent aux 仄声 (zèshēng, tons obliques).

La poésie classique chinoise ainsi que les duilian suivent un schéma tonal : les auteurs s'attachent à opposer deux à deux les tons plats et obliques, évitant ainsi toute monotonie. Ainsi, à un ton plat dans le premier vers correspond un ton oblique dans le second, et inversement. Sur certains caractères secondaires, l'opposition peut ne pas être respectée, en revanche, elle le sera nécessairement lorsqu'il s'agit d'un caractère essentiel ou d'un point d'arrêt dans la phrase.

Voici un exemple élémentaire de contrepoint tonal : “一三五不论,二四六分明”.

一三五不论,
(平平平仄仄)
二四六分明。
(仄仄仄平平)


De même que nous disposons en français de dictionnaires de rimes, il existe en chinois des listes répertoriant les caractères les plus fréquemment employés dans les duilian, en fonction de leur catégorie, de leur nature grammaticale et de leur nature tonale (平仄声). Voici un aperçu des cinq premiers groupes recensés dans le «常用27小类对联对词», que l'on peut consulter intégralement sur Internet :

a) Groupe des verbes 
mots ayant un ton oblique (仄声词) :
打 唱 带 待 得 抵 递 放 纺 访 念 退 塌 踏 写 做 吠 撮 坐 立 派 品
mots ayant un ton plat (平声词):
吃 搭 耷 当 涤 罚 发 飞 喝 扛 流 留 排 书 推 塌 踢 撮 说 张 扬 嘬

b) Groupe des adjectifs
mots ayant un ton oblique (仄声词) :
丑 短 大 富 古 好 坏 假 旧 俊 阔 靓 美 丽 浅 少 傻 痛 小 伪 窄
mots ayant un ton plat (平声词):
长 宽 多 芳 高 寒 滑 干 佳 娇 良 穷 奸 宽 深 湿 疼 新 妖 微 真

c) Groupe des mots appartenant au registre de l'astronomie
mots ayant un ton oblique (仄声词) :
霭 电 斗 露 气 照 雾 日 雪 土 月 火 雨 
mots ayant un ton plat (平声词):
风 空 虹 霓 雷 气 阳 阴 晖 曛 霜 天 霞 星 霄 烟 云

d) Groupe des mots appartenant au registre de l'écoulement du temps
mots ayant un ton oblique (仄声词) :
夏 岁 月 日 刻 世 节 午 晚 暮 昼 夜 腊 暑 晦 朔 晓 闰
mots ayant un ton plat (平声词):
春 秋 冬 晨 夕 年 时 节 朝 宵 伏 寒 晴 昏

e) Groupe des mots appartenant au registre de la géographie
mots ayant un ton oblique (仄声词) :
海 地 浪 塞 戍 市 道 路 径 圃 苑 墓 冈 岭 陇 禁 掖 县 邑 郡 镇 壤 岸 谷 岛 屿 浦 涧 渡 驿 境 
mots ayant un ton plat (平声词):
江 河 川 湖 山 波 涛 潮 冰 池 洲 沼 林 潭 泽 渠 桥 乡 村 关 城 衙 园 坟 岩 崖 峰 石 疆 堤 京 国 郭 郊 州 郡 墟 壤 泥 畦 峡 田 溪 沙 尘 塘 原 家 泉 矶

Cependant, en matière de contrepoint tonal dans les couplets antithétiques, la règle la plus fondamentale est que le dernier pied du premier vers se prononce sur un ton oblique (仄声) et que le dernier pied du second vers se prononce sur un ton plat (平声). C'est là une règle d'or, qui n'admet aucune exception (on considèrera que si un duilian ne respecte pas cette règle, soit il a été lu à l'envers, soit son auteur a commis une erreur). Ainsi les couplets antithétiques réalisent-ils l'unité des contraires tant sur le fond que sur la forme.

1.6) L'interrelation des contenus : les contenus des deux sentences parallèles doivent être en intime relation, constituant un tout organique ; ils expriment ensemble une idée, sur un ton identique, qu'il soit grave ou léger. Les contenus peuvent soit aller dans le même sens et créer une vision harmonieuse, soit être en opposition et produire un effet de contraste, soit contribuer ensemble à exprimer par leur réunion une idée. Le message n'est intégralement délivré qu'à la fin du second vers ajouté au premier. Le couplet ne véhicule pas deux idées indépendantes.

2) Les interdits
Aux exigences qui régissent la composition des couplets antithétiques s'ajoutent encore les trois interdits suivants : la duplication, la répétition, la maladresse de style.

2.1) La duplication produit un effet d'écho entre la première et la seconde partie du couplet, de sorte que le second vers n'apporte rien que le premier n'ait déjà dit, ne mettant dès lors en oeuvre qu'une pensée appauvrie par son unidirectionalité.

Nous en avons un parfait exemple (à ne pas suivre) ici :

  大棚长年绿;
  温室四季青。

Le sens du second vers est effectivement rigoureusement identique à celui du premier : la serre est verte toute l'année. La seconde sentence est donc un gaspillage d'encre et une perte de temps pour le lecteur.

2.2) La répétition est également à éviter : ainsi au mot "pierre" dans le premier vers ne saurait correspondre le mot "pierre" dans le second vers. Seuls quelques mots vides (虚词), qui exercent simplement une fonction grammaticale, tels que “之”, “于” ou encore “而” peuvent être répétés d'un vers à l'autre au même emplacement. Toutefois, lorsqu'un caractère est volontairement répété au sein de la première sentence, alors le caractère antithétique correspondant dans la seconde sentence sera lui aussi répété, aux mêmes emplacements.

En voici un exemple :

  风、雨、读书,声声入耳;
Le bruit du vent, le bruit de la pluie, le bruit de l'étude, autant de bruits plaisants à l'oreille ;
  家、国、天下,事事关心。
Les affaires domestiques, les affaires de l'Etat, les affaires du monde, autant d'affaires auxquelles je m'intéresse.

2.3) La maladresse de style : un duilian réussi est composé d'un langage fluide et plein de fraîcheur, ce qu'il exprime est substantiel et explicite, tout en demeurant léger et subtil, et en respectant les contraintes propres à la forme.

3) Ces principes fondamentaux étant rappelés, intéressons-nous à présent aux techniques rhétoriques utilisées dans les couplets antithétiques basés sur les jeux de mots et jeux de caractères. Si ces couplets recourent fréquemment à la métaphore et à l'hyperbole, ils font également appel à d'autres techniques rhétoriques : le double sens, la répétition, le palindrome, l'anadiplose, l'incrustation, le découpage des caractères, l'assemblage de caractères, les caractères cachés, le pied raccourci, le détournement et l'assemblage à partir de citations.

3.1) Le double sens 双关

Le double sens recourt volontairement à l'homophonie et à la polysémie, permettant de dire une chose tout en faisant allusion à une autre, ce qui produit un style très vif et plein de saveur. En présence d'un double sens, il faut être attentif à ce qui est donné à comprendre de façon implicite, avec subtilité, tout en tenant compte en même temps du sens manifeste, qui n'est pas caché.

3.1.a) Le double sens basé sur les homophones et parophones

Premier exemple : On raconte que deux officiels de la cour, un militaire et un civil, se disputaient un jour pour savoir lequel des deux était supérieur à l'autre. L'officier militaire s'exprima le premier et l'officier civil lui donna la réplique :

   两船并进,橹速不如帆快;
   liǎng chuán bìngjìn, lǔ sù bùrú fān kuài;
Quand deux navires avancent dans la même direction, celui propulsé à la rame n'est pas plus rapide que celui dont les voiles sont gonflées par le vent ;
   八音齐奏,笛清难比箫和
   bāyīn qízòu, dí qīng nán bǐ xiāo hé.
Lorsque huit instruments jouent à l'unisson, la flûte verticale ne s'entend pas plus clairement que la flûte traversière.


En apparence, cet échange semble parler de navigation et de musique, mais son véritable sens est tout autre. En effet, la première sentence comporte deux jeux de mots : d'une part, entre “橹速” et "鲁肃” (lǔ sù), 鲁肃 étant le nom d'un conseiller du Royaume des Wu à l'époque des Trois Royaumes, et d'autre part, entre “帆快” (fān kuài) et “樊哙” (fán kuài), ce dernier étant le nom d'un général Han. Dans la seconde sentence, on trouve aux mêmes emplacements deux autres jeux de mots : d'une part, entre “笛清” et “狄青” (dí qīng) qui est le nom d'un général de la dynastie des Song du Nord, et d'autre part, entre “箫和” et “萧何” (xiāo hé), ce dernier désignant un célèbre chancelier Han.
Ainsi la première sentence exprime-t-elle l'idée qu'un officiel civil n'est pas supérieur à un officiel militaire, et la seconde l'idée inverse.

Second exemple : En 1940, à Nankin, lorsque Wang Jingwei fut nommé président de l'état illégitime mis en place par l'occupant japonais, il reçut en cadeau le duilian suivant :

  昔具盖世之德;
  xī jù gàishì zhī dé;
Vous possédiez autrefois une vertu sans pareille ;
  今有罕见之才。
jīn yǒu hǎnjiàn zhī cái.
A présent vous avez un talent des plus rares.

Le traitre à sa patrie lut ces lignes et se sentit fier comme un coq. Plus tard, il entendit des gens le lire à voix haute, ce qui donnait ceci :

  昔具该死之德;
  xī jù gāisǐ zhī dé;
Autrefois votre morale était pourrie ;
  今有汉奸之才。
jīn yǒu hànjiān zhī cái.
A présent vous avez le talent d'un traitre.

Ce n'est qu'à cet instant qu'il réalisa le ton sarcastique de ce couplet et comprit qu'on s'était moqué de lui.

3.1.b) Le double sens basé sur la polysémie

L'utilisation d'un mot polysémique permet d'exprimer plusieurs sens en même temps. Nous en voyons un exemple dans ce couplet antithétique accroché dans un salon de coiffure :

  虽然毫末生意;
suīrán háomò shēngyi;
C'est peut-être un commerce de bouts de cheveux,
  却是顶上功夫。
quèshì dǐng shàng gongfu
Ce n'en est pas moins une activité de tête !

毫末 qui signifie les bouts de cheveux, désigne aussi les menus profits, les faibles revenus.
顶上 désigne le sommet du crâne, le haut de la tête, mais aussi l'excellence technique.

Aussi ce duilian peut-il se comprendre également de la manière suivante :

Bien que ce soit un commerce d'une piètre rentabilité,
C'est néanmoins une activité d'une haute technicité.

Il s'agit donc d'un message qui vante à la fois les prix très accessibles et le savoir faire des coiffeurs, ce qui en fait un très bon couplet publicitaire !

3.2) La répétition intentionnelle 复叠

On peut distinguer trois sortes de répétition : le redoublement de caractères, la répétition de caractères, la répétition de mots.

3.2.a) Le redoublement de caractères

L'utilisation du redoublement de caractères vise à mettre en relief certains sujets et sentiments, en apportant plus de contraste au ton de l'énoncé. Ce redoublement peut apparaître dans seulement une partie du vers ou bien le vers peut être entièrement construit à partir de caractères redoublés.

Exemple :   

  重重叠叠山,曲曲环环路;
chóngchóngdiédié shān, qūqūhuánhuán lù;
  高高下下树,叮叮咚咚泉。
gāogāoxiàxià shù, dīngdīng dōngdōng quán.

Nous pourrions en français obtenir un effet assez proche, sans procéder au redoublement des mots mais en choisissant une autre figure de rhétorique, plus naturelle en langue française, la polyptote, laquelle consiste en la répétition de plusieurs mots ayant la même racine :

Monts et montagnes amoncelés, sentes et sentiers qui serpentent ;
Arbres et arbustes entrelacés, murmure de la source qui jaillit.

3.2.b) La répétition de caractères

Lorsqu'un ou plusieurs caractères sont volontairement répétés dans le premier vers, le second vers doit contenir une répétition symétrique. Cette répétion a un impact sur le ton de l'énoncé et peut également être porteuse d'un certain humour.

Observons comment cette technique a été mise en oeuvre dans une paire de sentences parallèles accrochées dans une agence matrimoniale :

  容貌,体型,莫若心灵;
róngmào měi, tǐxíng měi, mòruò xīnlíngměi ;
  身材,级别,当让品德
shēncái gāo, jíbié gāo, dāng ràng pǐndé gāo.

Couplet que nous pourrions traduire par :

Ni une belle apparence, ni une belle silhouette ne sont préférables à la beauté du coeur ;
Ni une taille élevée, ni un statut social élevé ne peuvent rivaliser avec l'élévation morale.

Nous allons voir maintenant que la répétition peut aussi introduire des éléments ambigus et inattendus produisant un effet comique, en offrant plusieurs lectures et interprétations possibles, comme dans cette paire de sentences du plus bel effet :

  海水朝朝朝朝朝朝朝落;
  浮云长长长长长长长消。

En raison de la double lecture possible des caractères (zhāo ou cháo) et (zhǎng ou cháng), ce couplet peut donner lieu à 10 lectures différentes, et chaque changement de prononciation affecte légèrement son sens.

En général, ce duilian est lu de la manière suivante :

  海水潮,朝朝潮,朝潮朝落;
  浮云长
(zhǎng),常常长,常长常消。
La marée monte, marée quotidienne, flux et reflux ;
Les nuages s'étirent, souvent s'étirent, s'étirent et se dissipent.

D'autres le lisent ainsi :

  海水潮,朝潮朝潮,朝朝落;
  浮云长,常长常长,常常消。

La marée monte, monte matin après matin, et chaque jour se retire ;
Les nuages s'étirent, s'étirent encore et encore, et souvent se dissipent.

Quant aux 8 autres lectures, les voici :

  海水,朝朝潮,朝潮,朝朝落;
  浮云,常常长,常长,常常消。

  海水潮,朝朝潮,朝朝潮落;
  浮云长,常常长,常常长消。

  海水潮,朝潮,朝朝潮,朝落;
  浮云长,常长,常常长,常消。

  海水潮,潮!潮!潮!朝潮朝落;
  浮云长,长!长!长!常长常消。

  海水朝潮,朝朝潮,朝朝落;
  浮云常长,常常长,常常消。

  海水朝潮,朝潮,朝朝潮落;
  浮云常长,常长,常常长消。

  海水朝潮,潮!潮!潮!朝朝落;
  浮云常长,长!长!长!常常消。

  海水朝朝潮,朝潮朝朝落;
  浮云常常长,常长常常消。

Un célèbre duilian affiché à l'entrée d'une boutique où l'on vend des germes de soja est un exemple de répétition de caractères tout à fait singulier :

  长长长长长长长;
  长长长长长长长。

Les variations de lecture reposent sur le choix du lecteur de prononcer cháng ou zhǎng, multipliant ainsi les possibilités d'entendre cháng (, long), cháng (souvent), chángcháng 常常 / 长长 (souvent), zhǎng (, pousser, croître), zhǎng (, monter en parlant généralement du prix).

Une lecture possible en est, reflétant le souhait du propriétaire de la boutique :

chang zhang chang zhang chang chang zhang;
zhang chang zhang chang zhang zhang chang.

Qu'ils poussent souvent et longs ( cháng zhǎng cháng) et que les prix montent haut ( zhǎng cháng), qu'ils poussent souvent ( cháng zhǎng);
Qu'ils poussent / montent haut
(长/涨 zhǎng cháng), qu'ils poussent / montent haut (长/涨 zhǎng cháng), qu'ils poussent encore et encore (长长/涨涨 zhǎngzhǎng cháng) !

3.2.c) La répétition de mots pour leur donner plus de poids

Lors de l'invasion de la Chine par les 8 forces alliées en 1900, Wu Zhiying composa le couplet patriotique suivant :

  挺起,挺起!四亿病夫快挺起!
Redressez-vous, redressez-vous ! Que 400 millions d'invalides se redressent à présent !
  醒来,醒来!百年睡狮猛醒来!
Réveillez-vous, réveillez-vous ! Que les lions endormis depuis un siècle s'éveillent maintenant !

Ce type de répétition peut également produire un effet amusant, à la fois surprenant et ingénieux, comme dans ce duilian de Chengdu qui mentionne un célèbre parc dont le nom évoque la pagode qui s'élève à 39 m et se reflète dans la rivière, parc connu sous le nom de 望江楼公园. On raconte que la première sentence fut composée sous l'époque Qing mais qu'elle demeura longtemps sans suite, en raison de la difficulté qu'elle présentait, de par ses répétitions et la rime existant entre et . La suite ne fut inventée que dans les années 30 et fait preuve d'une remarquable finesse, en instaurant un jeu entre "月井" (yuèjǐng, lucarne, éclairage naturel zénithal, cf. 天井) et "月影" (yuè yǐng, qui peut signifier ici : la silhouette indistincte de la lune à travers les nuages, ou bien la lumière de la lune, le clair de lune).

  望江楼,望江流,望江楼望江流,江楼千古,江流千古;
Regarde la tour dans la rivière, regarde comme l'eau court,
regarde comme l'eau court sur la tour dans la rivière,
inaltérables sont la tour et l'eau qui court ;
  印月井,印月影,印月井印月影,月井万年,月影万年。
Se découpe la lucarne, se découpe la silhouette de la lune,
se découpe la silhouette de la lune dans la lucarne,
éternelles sont la lucarne et la silhouette de la lune.

3.3) Le palindrome 回文

En écrivant des couplets qui se lisent de la même façon de droite à gauche et de gauche à droite, l'auteur invite le lecteur à approfondir sa réflexion sur les choses concrètes et souligne ainsi leur interdépendance. Les palindromes sont souvent très subtils.

3.3.a) Palindrome d'un vers tout entier

Quel que soit le sens dans lequel on le lit, la signification du vers est la même, comme l'illustre ce duilian accroché dans un pub à Hainan :

  水连天,天连水;
L'eau touche le ciel, le ciel touche l'eau ;
  楼望海,海望楼
Le bâtiment contemple la mer, la mer contemple le bâtiment.

Bien sûr la traduction en français permet difficilement de conserver la forme du palindrome (eau touche ciel, ciel touche eau; bâtiment regarde mer, mer regarde bâtiment), mais l'effet de miroir se dégageant de la symétrie inverse est néanmoins préservé.

3.3.b) Palindrome partiel

Dans ce cas, seule une partie de chaque vers est composée d'un palindrome, comme dans l'exemple suivant :

  车上客让上车客;
Les passagers déjà à bord font de la place pour les passagers qui montent ;
  乡下人夸下乡人。
Les gens de la campagne font l'éloge des gens qui viennent vivre à la campagne.

Ce duilian est parfois accompagné d'une note expliquant que dans le contexte où il fut créé, l'expression "下乡人" pourrait désigner plus particulièrement les gens charitables qui luttent contre la pauvreté. Quoi qu'il en soit "下乡人" n'est généralement pas compris dans ce sens par les lecteurs chinois d'aujourd'hui, et même sans cet éclairage, nous pouvons savourer la technique sur laquelle reposent ce couplet antithétique.

Dans chacun de ces deux vers de forme "313", les deux premiers caractères du premier syntagme de 3 caractères se retrouvent inversés au niveau des deux premiers caractères du second syntagme de 3 caractères. L'effet produit est assez amusant, non seulement au niveau sonore, mais aussi parce qu'il illustre très bien la permanence dans le changement : en effet, si l'on désigne par A les personnes évoquées au début de chaque vers, et par B les personnes dont il est question dans la dernière partie de chaque vers, on constate un cycle infini selon lequel A accueille B dans son groupe, alors B devient A, et A peut alors accueillir à nouveau B dans son groupe, qui deviendra A, et ainsi de suite.

Cet autre duilian produit également un bel effet de miroir autour d'un caractère central faisant office de pivot :

  上海自来来自海上;
L'eau du robinet de Shanghai provient de Shanghai ;
  中国出人人出国中
Les talents qui s'exportent hors de Chine viennent de Chine.

On rencontre aussi ce couplet sous la forme précédente (palindrome du couplet entier) augmentée d'une anadiplose dont nous verrons d'autres exemples un peu plus loin :

  上海自来水,水来自海上;
  中国出人才,才人出国中

3.3.c) Effet de symétrie inverse entre les deux vers

La particularité du couplet ci-contre réside dans le fait qu'un même syntagme est répété deux fois, une fois dans le premier vers, une fois dans le second, mais qu'il ne désigne pas la même chose, ou plus exactement la même personne, dans l'un et l'autre vers :

  一个人倒下去,万人站起来;
Un homme tombe, dix millions d'hommes se lèvent ;
  千万人站起来,一个人倒下去
Dix millions d'hommes se lèvent, un homme tombe.

Ce couplet a été écrit en soutien à Wen Yiduo, célèbre poète des années 20, assassiné en 1946 pour avoir critiqué le Guomindang. L'homme qui tombe au début du premier vers désigne ce martyr et les millions d'hommes qui se lèvent pour défendre sa cause vont provoquer la chute d'un autre homme, l'homme qui tombe à la fin du second vers n'étant autre que le leader du Guomindang, Jiang Jieshi (Tchang Kaï-chek).

On constate qu'au-delà de l'amusement que suscite la forme de tels couplets, le message qu'ils véhiculent peut être chargé d'un sens profond.

3.4) L'anadiplose 联珠

En français, l'anadiplose la plus célèbre est celle qui commence par "Trois petits chats, chapeau de paille, paillasson,..." Egalement appelée "dé à coudre" (顶针 dǐngzhen, paronyme de 顶真 dǐngzhēn, qui signifie "à prendre avec sérieux"), ou "couplets de cigale" (蝉联 chán lián), cette technique consiste en une succession rapide d'unités linguistiques dont le dernier caractère est le premier de l'unité linguistique suivante, ce qui produit un effet très particulier, et peut de surcroît symboliser une relation de causalité entre les énoncés successifs.

On recense trois types de couplets recourant à l'anadiplose : au niveau du mot, au niveau du syntagme verbal, au niveau du mot et du syntagme verbal

3.4.a) L'anadiplose au niveau du mot

En voici un exemple dans lequel, en plus, le dernier caractère de chaque sentence est identique au second, créant ainsi un effet de boucle :

  常德德山山有德;
  长沙沙水水无沙。

Ce duilian se lit : “常德德山山有德;长沙沙水水无沙” ;

Si l'on ignore de quoi ce couplet parle, on peut, tant bien que mal, tenter de l'interpréter ainsi :

Dans la montagne de l'élévation (德山) de l'élévation permanente (常德), les montagnes ont de l'élévation (山有德) ;
Dans l'eau de sable (沙水) du long sable (长沙), il n'y a pas de sable dans l'eau (水无沙) .

Cependant, on comprend mieux ce dont il s'agit lorsqu'on sait que :
- Changde (常德) est une ville de la province du Hunan, Deshan (德山) est une zone de développement économique et technologique qui se trouve à Changde, et 德 est habituellement un nom qui signifie "vertu, moralité", mais aussi parfois un verbe synonyme de 升, signifiant "monter, s'élever" ;
- Changsha (长沙) est la capitale de la province du Hunan, "沙水" (eau de sable) fait référence à la première source de la ville de Changsha, située dans le parc du Puits de Sable Blanc (白沙井, Baishajing), eau qui ne contient bien sûr pas de sable (水无沙) !

Voici un autre duilian qui emprunte à la fois à l'anadiplose et au palindrome partiel :

  菜籽榨油油煮菜;
Des graines on extrait l'huile, l'huile pour faire cuire des graines;
  茶枝烧火火烹茶。
Du thé on utilise les plants pour allumer le feu, le feu pour préparer du thé.

3.4.b) L'anadiplose au niveau du syntagme verbal

Plusieurs syntagmes verbaux font l'objet d'une anadiplose, comme dans ce célèbre couplet taoïste :

  一生,,生万物;
L'unique engendre le duel, le duel engendre le multiple, le multiple engendre l'univers ;
  地法,,法自然。
La terre imite le ciel, le ciel imite le Tao, le Tao imite la nature.

3.4.c) L'anadiplose au niveau du mot et du syntagme verbal

Ces duilian associent l'anadiplose au niveau du mot et l'anadiplose au niveau du syntagme verbal, comme dans l'exemple suivant :

  水车车水水,停水止;
L'eau soulevée par l'aube du moulin à aubes suit l'aube, l'aube arrêtée l'eau s'immobilise ;
  风扇扇风风,动风生。
L'air ventilé par le ventilateur sort du ventilateur, le ventilateur allumé l'air bouge.

Le second vers du duilian peut soit expliquer le premier vers (i), soit le généraliser (ii), soit l'approfondir (iii).

i) Explication :

  大肚能,天下难容之事;
Un grand ventre peut en contenir, mais contiendra avec peine toutes les choses de ce monde ;
  开口便,世间可笑之人。
Une bouche ouverte peut bien rire, et rira sans problème de tout un chacun ici bas.

ii) Généralisation :

  风、雨、读书,声声入耳;
Le bruit du vent, le bruit de la pluie, le bruit de l'étude, autant de bruits plaisants à l'oreille ;
  家、国、天下,事事关心。
Les affaires domestiques, les affaires de l'Etat, les affaires du monde, autant d'affaires auxquelles je m'intéresse.

iii) Approfondissement :

  看我非,,也非我;
On me regarde mais ce n'est pas moi, je me regarde, mais ce moi n'est pas moi ;
  装谁像,,就像谁。
Je semble être qui je prétends être, qui je prétends être, je semble être celui-là.

Ce dernier couplet est attribué au célèbre acteur d'opéra de Pékin, Mei Lanfang (梅兰芳,1894-1961) ; il expliquait ainsi la manière dont il prenait possession de son personnage.

3.5) L'incrustation 嵌字

Cette technique vise à mettre en exergue un nom de lieu, de personne, ou de chose, en l'incrustant parmi d'autres mots. Ces couplets antithétiques sont généralement courts et l'incrustation peut être soit complète soit séquentielle.

3.5.a) L'incrustation complète 整嵌

Dans ce duilian écrit en l'honneur de l'écrivain Mao Dun (茅盾, 1896-1981), les deux derniers caractères de chaque sentence consistent chacun en une incrustation du titre d'une oeuvre représentative de cet auteur. La première citée est le roman intitulé "Minuit" («子夜»), la seconde une nouvelle intitulée "Les vers à soie du printemps" («春蚕») :

  一代文章辉子夜;
Minuit illumine les écrits de toute une époque;
  满腔心血化春蚕
Les vers à soie du printemps sont le fruit d'un travail acharné.

3.5.b) L'incrustation séquentielle 分嵌

Dans l'incrustation séquentielle, les caractères formant le nom que l'on incruste dans le duilian sont séparés, c'est-à-dire à distance l'un de l'autre, soit horizontalement soit verticalement.

Voici un exemple de duilian présentant une incrustation séquentielle horizontale des caractères composant le mot "水月" (nom d'un pavillon situé sur le lac de l'Ouest à Hangzhou):

  清鱼读;
Dans l'eau claire les poissons étudient la lune;
  山静鸟谈天。
Sur la montagne paisible les oiseaux bavardent.

Dans un duilian à incrustation séquentielle verticale, les caractères du nom que l'on incruste sont répartis dans le premier et le second vers. La plupart du temps, ils occuperont la même place dans chaque vers, à moins d'être symétriquement inversés, comme dans l'exemple suivant où est incrusté le nom “迎春” (forsythia) :

  来细雨滋芳草;
L'arrivée heureuse d'une pluie légère favorise la croissance des herbes odoriférantes;
  化作苍苔点暮
Une mousse verte nourrie par les éléments embellit la fin du printemps.

Il existe également des incrustations de plus de deux caractères, qui peuvent occuper un grand nombre d'emplacements dans les vers, selon diverses figures que nous ne détaillerons pas ici.

3.6) Le découpage des caractères

Le découpage des caractères joue sur les différentes parties qui composent un caractère en les désassemblant ou au contraire en les assemblant.

Ce premier couplet présente un exemple de désassemblage de caractères (拆字) :

  窗,东二点,西三点;
Une pluie glacée éclabousse la fenêtre, deux points à l'Est, trois points à l'Ouest ;
  客,横七刀,竖八刀
On coupe le melon et on le partage entre les convives, sept couteaux à l'horizontale, huit couteaux à la verticale.

Le verbe (geler, glacer) est composé du caractère (Est) précédé de 2 (points).
Le verbe (éclabousser) est composé du caractère 西 (Ouest) précédé de 3 (points).
Le verbe (couper) est composé du caractère (couteau) précédé du chiffre (sept).
Le verbe (partager) est composé du caractère (couteau) surmonté du chiffre (huit).

Voici à présent un exemple de couplet basé sur l'assemblage des caractères (拼字 ou 合字) :

  寸土,言诗,诗曰:明月送僧归古寺;
Un pouce de terre fait un temple, des mots près du temple un poème, le poème énonce :
la lune brillante raccompagne le moine jusqu'à l'antique temple ;
  双木,示禁,禁云:斧斤以时入山林。
Deux arbres deviennent une forêt, dans le sous-bois le signe d'une interdiction, l'interdiction dit : utilise ta hache a bon escient afin de préserver la forêt.

Remarque : Dans le second vers, "斧斤以时入山林" est une citation empruntée à Mencius.

3.7) Les caractères cachés 隐字 (ou 藏字)

Cette technique consiste à cacher volontairement un ou plusieurs caractères d'une phrase ce qui rend plus difficile sa compréhension, en jouant sur le sens caché, très différent de ce qui est réellement énoncé. Les caractères cachés, que l'on peut deviner parce qu'ils appartiennent à des locutions connues de tous (des 成语, par exemple), peuvent être situés au début de chaque sentence (藏头), ou bien au contraire à la fin (护尾).

Dans le couplet ci-contre, qui se moque d'un lettré en sous-entendant que ce qu'il écrit est de piètre qualité, le premier caractère de chaque vers a été caché :

  手绣凤;
Le vent est brodé sur sa main;
  心雕龙。
Un dragon est gravé dans son coeur.

En réalité, l'auteur a volontairement supprimé le caractère au début du premier vers et le caractère au début du second, pour souligner les lacunes du lettré dont il se moque :

  手绣风;
La finesse de son style est celle d'un virtuose ;
  心雕龙。
Son écriture possède la richesse d'une gravure de dragon.

«文心雕龙» est le titre d'un important ouvrage chinois consacré à la critique littéraire et à la théorie de la littérature, écrit par Liu Xie (465-521). Cette expression signifie que l'art de l'ornementation de la langue poussé à un extrême degré fait partie intégrante de la littérature chinoise et permet de juger de la qualité d'un auteur.

Parce que l'auteur a supprimé 巧 et 文 aux endroits où le lecteur attendait ces caractères, le sens caché du couplet est “无巧、不文”, autrement dit, "il n'a ni technique, ni talent littéraire" !

La seconde façon de cacher des caractères dans un couplet consiste à raccourcir le pied de chaque sentence, en supprimant le ou les derniers caractères. On appelle cette technique "pied raccourci" 缩脚, ou 护尾 (mot à mot : protéger la queue, c'est-à-dire ne pas dévoiler la chute).

Le couplet ci-dessous, qui tourne en dérision un médecin charlatan, en est un exemple :

  未必逢凶化;
Allez savoir s'il ne va pas convoquer la fatalité ;
  何曾起死回。
A tout moment il peut provoquer sa mort.

Les deux vers font référence chacun à un chengyu, respectivement “逢凶化吉” (faire d'une infortune une bénédiction, dans le sens de se tirer victorieusement d'une situation périlleuse) et “起死回生” (ramener quelqu'un à la vie, en parlant d'un malade arraché aux griffes de la mort), si bien que s'il s'était agi d'un bon médecin et non d'un charlatan, on aurait pu lire ce couplet contenant les chengyu entiers :

  未必逢凶化;
Allez savoir s'il ne va pas le tirer de cette situation périlleuse ;
  何曾起死回
A tout moment il peut l'arracher aux griffes de la mort.

Mais en supprimant le dernier caractère de chaque chengyu, à savoir, la bénédiction et la vie , l'auteur suggère avec humour que les perspectives d'un malade soigné par un tel médecin ne sont guère réjouissantes !

Voici un autre exemple de couplet à pieds raccourcis très intéressant :

  士为知己;
Je le tenais pour un véritable ami;
  卿本佳人。
C'était une personne bien qui m'était chère.

A première vue, le lecteur a le sentiment que ce couplet est un éloge funèbre, cependant il n'en est rien. Car les caractères cachés, qui affleurent aussitôt à la mémoire du lecteur chinois érudit, en modifient le sens.

En effet, le premier vers provient d'une citation du 《战国策·赵策》(Intrigues des Royaumes Combattants) qui commence par les mots “士为知己者死 : l'homme meurt pour avoir cherché à mesurer sa propre valeur, ce qui sous-entend qu'il est allé au devant de la mort. Quant au second vers, il provient d'une citation du《北史》(Histoire des dynasties du Nord) qui dit “卿本佳人,何为作贼? : ce haut fonctionnaire était au départ un homme bon, pourquoi est-il devenu un brigand ? Ainsi, ce couplet ne pleure pas un être cher mais déclare à propos d'un homme mort que celui-ci n'a eu que le sort qu'il méritait après s'être comporté comme un traître ou s'être laissé corrompre.

Voici à présent un brillant exemple de couplet qui joue à la fois sur les homophones et sur le constat qu'il y a des caractères cachés à la tête du premier vers, à la fin du second vers et au niveau de la sentence horizontale :

  二三四五;
Deux trois quatre cinq ;
  六七八九。
Six sept huit neuf.
    (sentence horizontale :) 南北
Nord-Sud

Ce couplet énigmatique parle d'un homme qui a vécu plusieurs années dans le plus complet dénuement. Son sens repose exclusivement sur l'ensemble des caractères absents, qui amènent le lecteur à faire le constat suivant : “缺衣()少食()无东西”.

Explication :
Il lui manque le 1 : 缺衣(衣 homophone de 一), il n'a pas de quoi se vêtir ;
il lui manque le 10 : 少食 (食 homophone de 十), il n'a pas de quoi se nourrir;
il n'a rien (aucune chose) : 无东西, il manque de tout.

Le décryptage de messages ainsi inscrits dans les mots absents est une activité ludique des plus plaisantes, et l'on ne peut qu'admirer l'habileté et l'esprit des auteurs de telles énigmes.

3.8) Le détournement 借改

La technique du détournement consiste en l'emprunt de couplets préexistants que le nouvel auteur transforme en modifiant un ou plusieurs caractères, ou augmente en ajoutant un ou plusieurs caractères, créant ainsi un sens nouveau. Le détournement est la plupart du temps utilisé à des fins satiriques ou apologétiques.

3.8.a) Détournement par modification de caractères 改字

On raconte que le couplet ci-dessous fut composé par un gentilhomme de la campagne, riche et sans scrupules, qui réussit l'examen impérial, de même que son fils, en soudoyant l'examinateur. Voulant se vanter de ce double succès auprès de tout le village, il accrocha sur la façade de sa maison le couplet suivant :

  父进,子进,父子同进;
Le père a réussi l'examen impérial, le fils a réussi l'examen impérial,
père et fils ont tous deux réussi l'examen impérial ;
  婆夫人,媳夫人,婆媳皆夫人
La mère est une dame respectable, la bru est une dame respectable,
mère et bru sont l'une et l'autre des dames respectables.

Sous le coup de la colère, quelqu'un modifia alors un trait du caractère et ajouta un trait au caractère et deux traits au caractère . Et voici le nouveau couplet que l'on pouvait désormais lire sur la porte de cette famille de riches propriétaires terriens :

  父进,子进,父子同进;
Le père a été enterré, le fils a été enterré,
père et fils ont tous deux été enterrés ;
  婆失夫,媳失夫,婆媳皆失夫
La mère a perdu son époux, la bru a perdu son époux,
Mère et bru ont l'une et l'autre perdu leur époux.

On rencontre plus fréquemment des détournements par échange de caractères que par modification de caractères.

Le couplet suivant fut écrit par le peintre Xu Wei (1521-1593), à l'époque Ming :

  两间东倒西歪屋;
Deux pièces dont les murs penchent à l'Est et sont tordus à l'Ouest ;
  一个南腔北调人。
Un homme qui parle avec l'accent du Nord et l'intonation du Sud.

Ce couplet fut transformé en modifiant quatre caractères à chaque vers, afin de dépeindre la forge et le forgeron auquel il fut offert :

  两间火烤烟薰屋;
Deux pièces à l'atmosphère chauffée par le feu et brûlante de fumée ;
  一个千锤百炼人。
Un homme au tempérament mille fois martelé et cent fois poli.

On recense surtout de nombreux couplets détournés à des fins satiriques pour dénoncer la corruption et la cruauté de fonctionnaires. A l'époque Qing, dans la province du Hubei, un magistrat du district de Xishui qui appliquait une justice à deux vitesses et pratiquait l'usure sur le dos du petit peuple, composa et afficha le couplet suivant :

  奉君命来是邦,两度飞,只求对头上青天,眼前赤子;
Accomplissant avec dévotion la mission que m'a confiée mon souverain je protège ce territoire, deux nuées de papillons déjà sont passées et je ne souhaite rien d'autre que servir mes supérieurs et les innocents que j'ai sous les yeux ;
  与其民此土,八年鸿爪,最难忘山间白石,寺里清泉。
Jouissant avec le peuple de la paix de cette terre, huit années ont laissé en moi des souvenirs aussi inoubliables que les pierres d'une blancheur immaculée dans la montagne et la source cristalline du temple.

Une personne en colère profita de la nuit pour changer treize caractères :

  奉君命来是邦,两度飞,哪管你头上青天,眼前赤子;
Accomplissant avec dévotion la mission que m'a confiée mon souverain je maltraite ce territoire, deux nuées de sauterelles sont passées déjà sans que je me préoccupe de mes supérieurs ni des innocents que j'ai sous les yeux ;
  与胥吏此土,八年狼藉,只剩得山间白石,寺里清泉。
Oeuvrant avec les petits fonctionnaires locaux à spolier cette terre, après huit années de conduite scandaleuse, il ne reste plus au peuple que les pierres d'une blancheur immaculée dans la montagne et la source cristalline du temple.

A la mort de Sun Yat-Sen en 1925, celui-ci transmit à la postérité l'enseignement suivant :

  革命尚未成功;
La révolution n'est pas encore accomplie;
  同志仍须努力
Les camarades doivent encore fournir de grands efforts.

Cet enseignement fut accroché partout et devint très célèbre. Par la suite, pour se moquer des membres corrompus du Guomindang, un couplet détournant le couplet original fut écrit :

  同志尚未成功;
Les camarades [du gouvernement] n'ont pas encore réussi [à s'enrichir suffisamment] ;
  革命仍须努力
Leur révolution nécessite encore d'importants efforts.

Ce nouveau couplet soulignait que pour s'enrichir, ces "camarades" dans la corruption avaient besoin de poursuivre leurs malversations en continuant de se cacher derrière la bannière de la révolution. Mais ils ne tardèrent pas à se délester de cette image révolutionnaire en formant une clique qui affichait clairement la poursuite d'intérêts privés. Un nouveau couplet détournant le premier fut alors écrit :

  革命尚未努力;
Ils ne travaillent guère pour la révolution;
  同志仍须成功
Mais ces camarades aspirent toujours à la réussite.

3.8.b) Détournement par ajout de caractères 增字

Dans le détournement de couplet par ajout de caractère, les caractères du couplet ne sont pas modifiés mais de nouveaux caractères y sont ajoutés, comme ce fut le cas à partir de ce couplet accroché à l'entrée de la résidence officielle du haut fonctionnaire Hong Chengchou, à l'époque Ming :

  君思深似海;
La réflexion de notre souverain est aussi profonde que la mer ;
  臣节重如山。
L'intégrité de l'officiel qui le sert, aussi indéfectible qu'une montagne.

Lors de la chute des Ming, Hong Chengchou se rendit aux Qing et devint haut fonctionnaire au service de la nouvelle dynastie au pouvoir, ce qui lui valut beaucoup d'inimitiés. L'un de ses détracteurs ajouta alors un mot vide à la fin de chaque vers de son couplet :

  君思深似海;
La réflexion de notre souverain est certes aussi profonde que la mer ;
  臣节重如山?
L'intégrité de l'officiel qui le sert est-elle aussi indéfectible qu'une montagne ?

Cet ajout tourne en ridicule l'intégrité dont l'auteur du couplet se targuait : la particule 矣 () évoque en effet le caractère réel et accompli de l'affirmation contenue dans le premier vers, mais la particule 乎 () change quant à elle l'affirmation contenue dans le second vers en question.

3.9) L'assemblage à partir de citations 集引

L'assemblage à partir de citations emprunte les vers écrits par des auteurs passés pour former des couplets antithétiques. Il ne s'agit pas de citer des couplets entiers, mais de construire des couplets nouveaux à partir de vers provenant de sources différentes, en les combinant ensemble.

Les poèmes composés à partir de vers écrits par différents poètes sont appelés 集句 (jíjù). Leur combinaison doit reprendre le vers original sans en modifier un seul caractère.

Nous en avons un exemple avec ce couplet composé à partir d'un vers de Li Bai (李白, 699-762) et d'un vers de Du Fu (杜甫, 721-770) :

  读书破万卷;
Après avoir parcouru dix mille ouvrages ;
  落笔超群英
Le pinceau donne vie à maints personnages.

Ce couplet exprime l'idée qu'il est nécessaire d'avoir beaucoup lu pour être à son tour capable de bien écrire. Son premier vers provient de《奉赠韦左丞丈二十二韵》de Du Fu ; le second vers est extrait du poème《望鹦鹉洲悲祢衡》de Li Bai.

L'autre forme d'assemblage à partir de citations consiste à emprunter une citation à un auteur et de composer soi-même le vers antithétique. Cette technique s'appelle, tout simplement, la citation, 引句 (yǐnjù).

Le couplet ci-après, gravé à même la pierre dans les monts Wuyi, en est un exemple :

  曾经沧海难为水;
Quand on a connu la mer, peut on encore parler d'eau ;
  看到武夷方是山。
Quand on a vu les Monts Wuyi, les autres sont de simples montagnes.

Le premier vers est extrait d'un poème de Yuan Zhen (元稹,779-831), mais dans ce couplet, le second vers se substitue à la suite du poème, tout en présentant avec celle-ci des points communs : en effet, le vers qu'il remplace mentionnait une montagne évoquant une déesse (巫山) tandis que le vers actuel fait référence au pic montagneux surnommé la Femme de jade (玉女).

Les couplets élaborés selon cette technique doivent non seulement être composés de sentences qui se correspondent sur le plan de la forme, mais en outre ces deux vers doivent également présenter un contenu intéressant et doté d'une grande force d'évocation.

4) Quelques exemples de couplets humoristiques basés sur l'homophonie

Nous allons voir à présent quelques couplets antithétiques proches des virelangues (绕口令).

Parce que leur saveur repose sur l'homophonie des mots entrant dans leur composition, ils sont à la fois amusants à dire à voix haute et, en règle générale... intraduisibles ! A défaut d'en restituer en français la forme et le contenu, on peut tenter de proposer, plutôt qu'une traduction, une adaptation également conçue sur le jeu des assonnances, car dans ces couplets, l'amusement suscité par les jeux de mots prime sur le contenu.

On raconte que Tang Yin (唐寅, 1470-1523), peintre fondateur du Style de Suzhou, aperçut un jour, au cours d'une promenade, une femme qui rassemblait des fagots avec son balai et qui appelait son beau-frère pour qu'il vienne les attacher, cette scène le frappa et c'est ainsi que Tang Yin écrivit le premier vers d'un duilian. Cependant, il lui fut longtemps impossible de composer le second vers. Plus tard, il croisa une jeune femme qui portait de l'eau au moyen d'une palanche, l'un des seaux tomba et se cassa, elle appela aussitôt sa belle-soeur afin qu'elle vienne le réparer, et c'est ainsi qu'il put terminer son couplet :

  嫂扫乱柴呼叔束;
  sǎo sǎo luàn chái hū shū shù
  姨移破桶令姑箍
  yí yí pò tǒng lìng gū gū

L'emploi des homophones et parophones et (sǎo), (shū) et (shù) du premier couplet, ainsi que et (), et () du second couplet, ajoute à la subtilité des règles de composition des duilian, augmentant encore sa richesse stylistique.

Afin de conserver un jeu d'assonnances en français, nous pourrions proposer la (très libre) adaptation suivante :

La vieille Madame Fagot rassemblant des fagots fait lever son beau-frère du lit pour qu'il les lie ;
La jeune Madame Dupuis s'en revenant du puits prie sa belle-soeur de fixer le cerceau de son seau.

Voici à présent un célèbre couplet basé sur l'homophonie :

  童子桐子,桐子,童子乐;
  tóngzǐ dǎ tóngzǐ, tóngzǐ luò, tóngzǐ lè ;
(Un garçon frappe sur un bancoulier, des noix de Bancoul tombent, le garçon est content ;)
  丫头鸭头,鸭头咸,丫头嫌
  yātou kěn yā tóu, yā tóu xián, yātou xián.
(Une fille croque une tête de canard, la tête de canard est salée, la fille trouve cela désagréable.)

L'intérêt du premier vers de ce couplet repose sur les homophones 童子 et 桐子 (tóngzǐ) et les parophones (luò) et (). Dans le second vers, les jeux de mots sont basés sur 丫头 (yātou) et 鸭头 (yā tóu) d'une part, et sur l'homophonie entre et (xián) d'autre part.

S'attachant plus, là encore, à l'effet produit qu'à la fidélité au contenu, une adaptation de ce couplet en français pourrait donner :

Sous le prunier, Bruno convoite un pruneau, plein de pruneaux choient, Bruno a le choix.
Au déjeuner, Anne mange de l'âne, l'âne manque de sel, Anne le mange sans selle.

On raconte qu'un chancelier ayant remarqué un jeune homme prodige voulait faire de lui son gendre. A l'occasion d'un banquet qu'il offrit, devant tous les invités, il inventa le premier vers d'un couplet antithétique et demanda à celui auquel il voulait marier sa fille de lui donner la réplique. Le premier vers disait "因荷而得藕" (du lotus on tire la racine de lotus). Le gendre montra alors les fruits disposés sur la table du banquet et répondit : "有杏不须梅" (quand on a des abricots, point n'est besoin de prunes).

  因而得;
  有不须

Ce couplet plein de subtilité repose en fait sur les paires d'homophones suivantes : / () ; / (ǒu) ; / (xìng) et / (méi). On peut donc le comprendre ainsi :

  因而得;
Comment obtenir pour ma fille un époux ;
  有不须
La chance vous sourit, vous n'aurez pas besoin d'un entremetteur.

ANNEXE
Pour clore ce chapitre sur les jeux de mots dans les couplets antithétiques, j'invite expressément les amateurs de duilian et de xiangsheng (相声, sorte de sketch comique dans lequel, en général, deux personnes se donnent la réplique, connu en anglais sous le nom de "cross talk") à visionner le sketch ci-après; intitulé "对对联". Vous y assisterez à un cours de composition de duilian désopilant, qui se conclut sur un couplet extraordinaire que je reporte en commentaire, afin de ne pas gâcher l'effet de surprise !

Enfin, si d'aventure l'envie vous prenait en passant d'inventer la suite du couplet dont le premier vers est donné ci-dessous, n'hésitez pas à me faire part de vos trouvailles :

(上联) 脱发多乏,脱鞋多谢,脱衣多义;
(下联) ...

Tous commentaires et corrections relatifs à ce billet sont également les bienvenus !

1 commentaire:

  1. Transcription du couplet de la fin du xiangsheng :

    妈妈骑马,马慢妈妈骂马;
    māma qí mǎ, mǎ màn māma mà mǎ ;
    爸爸驾巴,巴叭爸爸叭巴。
    bàba jià bā, bā bā bàba bā bā.

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